
En Août 2012, Force Ouvrière expliquait déjà clairement pourquoi nous n’adhérions pas à l’accord mettant en place le vote électronique. Dix ans plus tard, nos doutes sont non seulement loin d’être levés, mais ils sont plus que jamais confirmés par l’analyse d’experts indépendants. Le vote électronique, présenté comme un progrès, est en réalité une menace pour la démocratie sociale et institutionnelle.
Une enquête édifiante, parue dans FO Hebdo n°3061, met en lumière les défaillances systémiques de ce mode de scrutin. Nous avons recueilli l’avis de Chantal Enguehard, maître de conférences en informatique à l’université Nantes Atlantique et experte reconnue du vote électronique. Ses conclusions sont sans appel.
Le Vote Électronique : Un Bilan Accablant de Dysfonctionnements
Des Erreurs Systématiques et Inadmissibles
« J’ai étudié plusieurs élections sur plusieurs années depuis 2007 et j’observe des erreurs manifestes de manière continue. L’une des seules vérifications possibles est de voir si le nombre de votes correspond bien à l’émargement. Et il y a quatre à cinq fois plus de différences avec le vote électronique qu’avec le papier. »
Ce constat est alarmant. Chantal Enguehard ne s’arrête pas là, citant des dysfonctionnements majeurs :
- Lors de l’élection des députés par les Français de l’étranger en mai dernier, un électeur a pu voter pour un candidat pourtant absent au second tour.
- Mais surtout, comme elle le souligne : « Et il y a tous les problèmes qu’on ne voit pas. » L’opacité même du système empêche de mesurer l’ampleur réelle des fraudes ou des erreurs.
Le Cœur du Problème : Manque de Transparence et Opacité Totale
L’Irréductible Opacité du Système Numérique
Pourquoi tant d’erreurs ? L’experte est catégorique :
« Le vote électronique pose un problème théorique irréductible par nature. Ce système n’est pas transparent, on ne peut pas voir le déplacement des électrons. Si on voulait suivre les différentes transformations subies par le bulletin durant tout le processus pour vérifier qu’il n’est pas modifié, il faudrait renoncer à la confidentialité. »
C’est un dilemme insoluble. Avec l’informatique, nous acceptons des pratiques qui seraient inadmissibles avec le vote papier. Des scellés brisés sur une machine n’empêchent pas le déroulement des élections, une situation impensable pour une urne traditionnelle !
Une Complaisance Inquiétante des Pouvoirs Publics et des Employeurs
Quand les Dysfonctionnements sont Minimisés
La question se pose : comment le gouvernement peut-il laisser faire ?
« Les dysfonctionnements sont toujours minimisés par les pouvoirs publics. C’est très lourd de réorganiser des élections, ça ne se fait pas comme ça. Et une élection, c’est toujours une photographie de l’opinion à un moment précis. Les électeurs peuvent avoir changé d’avis entre deux consultations. »
Cette justification est inacceptable. La lourdeur administrative ne doit jamais primer sur la fiabilité et la légitimité d’un scrutin.
Le Far West du Vote Électronique en Entreprise
Si le vote électronique est relativement encadré pour les élections institutionnelles (bien que défaillant), il se développe de manière beaucoup plus anarchique dans les entreprises.
- Il n’y a pas eu d’étude de recensement, mais l’impression est que le vote par Internet y prolifère.
- Certaines administrations, comme le CNRS, en sont d’ailleurs revenues, preuve de son inefficacité.
- Le problème majeur ? « Les protocoles électoraux sont négociés par des gens qui ne sont pas formés sur la question et le recours en contentieux est très difficile, les syndicats ne sont pas armés pour. » C’est une inégalité flagrante face à la loi !
Qui Bénéficie de ce Système ? Un Marché Lucratif, Pas un Progrès Démocratique
Le Mythe du Modernisme et des Économies
Pourquoi ce mode de scrutin continue-t-il à se développer malgré toutes ces alertes ?
« Derrière le masque du modernisme, les acteurs poussent les vendeurs de logiciels, pour eux c’est un beau marché. Ils promettent que ça coûtera moins cher à l’avenir, mais aujourd’hui le vote électronique reste plus cher que le papier. »
Un exemple frappant : au CNRS, la facture des élections avait tout simplement triplé avec le vote électronique ! Le « progrès » se transforme en gouffre financier, au bénéfice de qui ? Certainement pas des électeurs ni des contribuables.
Le Silence Assourdissant du Débat Public : Une Démocratie en Péril ?
L’Indifférence Générale, un Danger pour la Participation
Le plus inquiétant est l’absence de débat public sur cette question cruciale.
« J’ai l’impression que tout le monde s’en moque. Les gens sont désabusés, il n’y a qu’à voir la baisse de la participation aux élections politiques. »
Éloigner le dispositif de vote des électeurs ne va certainement pas arranger les choses. Les citoyens perdent même leur seul rôle citoyen direct : la possibilité d’aller dépouiller et de vérifier de leurs propres yeux la validité du scrutin. C’est une démocratisation à rebours !
FO : Exigeons la Transparence, Pas l’Opacité !
Y a-t-il des pistes pour améliorer le vote électronique ? Des recherches sont en cours, mais elles sont loin d’être au point. Chantal Enguehard met l’accent sur le véritable enjeu :
« Le problème principal n’est pas la sécurité, comme le prétendent les promoteurs de ce vote, mais la transparence. Pour accepter sa défaite, le perdant doit être certain que les résultats ne sont pas truqués. »
« Pour l’instant tout se passe derrière un écran noir, on ne peut ni prouver la fraude, ni l’absence de fraude. »
Force Ouvrière le réaffirme avec force : Il est impératif de poursuivre les recherches et de ne plus déployer ce système tant qu’il n’est pas au point. C’est une question de confiance démocratique fondamentale.
« C’est jouer avec le feu. »
FO ne laissera pas la démocratie être sacrifiée sur l’autel du « modernisme » opaque et défaillant. Nous continuerons de militer pour des scrutins fiables, transparents et accessibles à tous.



